Trop gay pour une subvention ?

Couverture du roman Ali ile Ramazan, paru chez Dogan Kitap en 2010.

“Le roman Ali ile Ramazan de Perihan Mağden se voit refuser une aide à la traduction pour cause de son contenu homosexuel” écrit l’agent de l’auteur, Barbaros Altuğ, dans le quotidien turc Taraf (article repris dans son entièreté sur le site turc de littérature contemporaine Sabit Fikir), suite à la décision du comité TEDA de ne pas octroyer de subside à la maison d’édition allemande Suhrkamp pour la traduction de ce roman.

TEDA est un projet du ministère de la culture et du tourisme turc d’aide à la traduction d’oeuvres turques en langues étrangères. Comme il est expliqué sur la page en français du site web officiel:

L’objectif de ce projet est de subventionner la traduction, la publication et la commercialisation d’œuvres classiques et contemporaines issues de la culture, de l’art et de la littérature turcs par des maisons d’éditions de renom situées à l’étranger.

Parmi les critères les plus importants il y a donc le niveau de prestige et de renom des maisons d’éditions qui font la demande de subvention, ainsi que des traducteurs qui y sont associés.

Nombreuses maisons éditions étrangères ont bénéficié par le passé du soutien de TEDA afin de traduire des oeuvres de Perihan Mağden, aux côtés d’autres grands noms de la littérature turque comme Orhan Pamuk (une liste complète des oeuvres subventionnées peut être téléchargée sur le site TEDA).

Comme l’explique Barbaros Altuğ dans son article (ma traduction):

Suhrkamp fait partie des maisons d’édition les plus prestigieuses au monde. Et Mağden est un des noms les plus importants de la littérature turque. Où est donc le problème?

Le problème est en réalité qu’on se retrouve face à un mur de conservatisme profond ! Malgré nos efforts par écrit et à l’oral, de contacter le comité TEDA, ni moi même, ni Suhrkamp n’avons reçu de réponse à nos questions. Mais quelqu’un qui sait très bien comment fonctionne TEDA m’a dit “pourquoi vous étonnez-vous ? Il est clair qu’Ali ile Ramazan n’a pas reçu de subvention à cause de son contenu” ce qui vérifia nos doutes.

Ali ile Ramazan raconte l’histoire de deux jeunes orphelins homosexuels, l’histoire est tirée d’un fait divers. À travers ses différents romans, Perihan Mağden nous raconte l’histoire de ceux que la société oublie, ceux qui se retrouvent à la page des faits divers dans les journaux comme Ali et Ramadan, ceux qui se perdent dans la grandeur de la ville et dans l’angoisse de l’adolescence, comme les deux jeunes filles de son roman Iki genç kizin romani, Behiye et Handan. Tous ces personnages sont victimes du regard d’une société intolérante face à ceux qui sont différents ou dans le besoin. Les oubliés de la société, les rejetés du gouvernement, de l’armée, de leurs parents… Et le génie de Perihan Mağden est de raconter ses vies, parfois trop courtes comme c’est le cas pour Ali et Ramadan, sans tomber dans le sentimentalisme ou les clichés. Perihan Mağden nous montre l’humain et non la victime. Elle ne veut pas que l’on pleure sur le sort de ces personnages, elle nous pousse à nous rappeler que nous sommes avant tout humains. Il est donc d’autant plus déplorable qu’un projet tel que TEDA puisse censurer un roman comme Ali ile Ramazan. 

Couverture de la nouvelle édition de "Ali ile Ramazan" parue chez Everest

Dans une interview pour le programme culturel Gece Gündüz du 13 septembre sur NTV (télévision turque) Perihan Mağden explique (ma traduction):

Avec Orhan Pamuk, je suis sans doute l’auteur qui a reçu le plus de soutien du projet TEDA. Le projet TEDA a été clé dans l’ouverture d’auteurs turcs sur le monde. C’était un projet très important, très positif pour la littérature turque, et qu’il puisse à présent être dirigé par la censure est difficile à accepter.

Le journaliste, Yekta Kopan -lui aussi un auteur reconnu en Turquie- ajoute avoir également tenté de contacter les membres du comité TEDA, mais sans réponse positive.

Nous n’avons pour l’instant que la version des demandeurs, des “rejetés”, mais le silence de TEDA ne fait qu’accentuer les soupçons.

Bonne nouvelle pour les lecteurs allemands, Suhrkamp publiera le roman même sans la subvention.

Bonne nouvelle aussi pour les lecteurs francophones: j’ai traduit un extrait de Ali ile Ramazan pour l’anthologie d’auteurs contemporains turcs que je prépare actuellement pour Publie Net. Perihan Mağden est une voix importante de la littérature contemporaine turque et je suis absolument ravie de pouvoir ajouter ce texte à l’anthologie. C’est peut-être un luxe de nos jours, dans des situations socio-économico-politiques complexes de pouvoir s’exprimer librement, aller à l’encontre du politiquement correct. Je crois que le numérique nous permet de briser quelques barrières, et comme l’explique si bien Arnaud Maisetti en parlant de Publie Net dans son commentaire à l’article “A cause de mecs comme toi” de François Bon:

Et si nous sommes quelques uns, là, à croire que la lecture est aussi geste politique, et social, en proposant des textes qui sur ce terrain-là, opposent à la violence du pouvoir une forme de résistance (éthique), c’est parce que, non, nous ne bazardons pas la beauté : et qu’elle est peut-être le seul instrument qu’il nous reste pour faire face. Que la beauté soit une manière de répondre sur le terrain politique à la laideur toujours plus pesante de leur organisation brisée du monde.

Parce qu’avant toute chose, le texte de Perihan Mağden est beau, fort et contemporain. Et ça, aucune structure officielle ne pourra lui enlever.

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